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Bienvenue sur ce site consacré aux soldats et travailleurs coloniaux de Madagascar face à la violence du premier conflit mondial

 

Le projet MEMORIAL de l'UACVD : lettres de poilus malgaches (1915-1946)

Il est difficile de se faire une idée précise du quotidien des soldats et travailleurs de Madagascar lors des deux conflits mondiaux. Très peu de lettres de poilus ou de mémoires ont été publiés. Concernant la Première Guerre mondiale, Chantal Valensky précise d’ailleurs le rôle important joué par le contrôle postal baptisé « Bureau central de la censure de Tananarive ». Pour la Seconde Guerre mondiale, Monique Lupo-Raveloarimanana rappelle qu’aucun soldat « n’a publié de mémoires sur la guerre, et les rares qui ont livré leurs souvenirs dans le cadre des événements de 1947 ont recouvert d’un voile pudique cette tranche de leur vie, comme s’ils voulaient l’oublier ou la protéger ». L’historienne s’est appuyée pour ses recherches sur les archives de l’aumônerie catholique des Formations malgaches en France (A.A.C.), dirigée de 1938 à juin 1946 par le R.P. jésuite Louis Dunand (1910-1980), et dont le siège était à Lyon, pendant la guerre. Le P. Dunand avait séjourné six ans à Madagascar ; il y retourna en juillet 1946 avec les dernières troupes rapatriées. L’historienne a aussi utilisé un fichier comprenant les coordonnées de 760 soldats, prêté par un ancien aumônier, le R.P. Vermeulen, qui comme une dizaine d’autres prêtres jésuites, avait préparé sa mission sur la Grande Île en commençant au milieu des militaires malgaches de la région lyonnaise. On notera l’intéressant témoignage, à Madagascar, du Père jésuite Jacques Tiersonnier (né en 1914), arrivé en 1936, reparti en France pour la guerre début 1940 avec le contingent malgache venu secourir la métropole, resté aux côtés des soldats malgaches après la capitulation puis revenu avec eux en 1946. Autre figure, celle du Père aumônier-capitaine Bernard de Gevigney (1890-1977), parti pour Madagascar en 1929 et devenu missionnaire en brousse puis supérieur du collège jésuite de Tananarive, avant de s’engager en mai 1943 aux côtés du général Leclerc et de devenir aumônier du 12ème Chasseurs d’Afrique, jusqu’à son retour sur la Grande Île en juin 1945 comme Supérieur de la Résidence à Antanimena puis curé de Faravohitra. Il convient aussi de rappeler le rôle de la Société des Missions évangéliques de Paris (SMEP) – nommée à Madagascar Mission Protestante Française (MPF) – et de son directeur le Pasteur Émile Schloesing (1941-1952). Le Service protestant de mission (Défap) des Églises luthériennes et réformées de France dispose de quelques clichés photographiques permettant de se rendre compte de l’action des missions protestantes à destination des soldats malgaches en France. On y voit des tirailleurs dans la garnison de Pamiers en décembre 1937 groupés dans l’Union des Jeunes Protestants Malgaches, des soldats en permission en avril 1943 à Bourg-la-Reine, dans les camps du sud-est de la France comme Puget-sur-Argens ou Boulouris, avec leurs aumôniers militaires Jean Vernier et Alfred Peyrot. Des soldats malgaches prisonniers de guerre sont accueillis en 1945 dans les jardins de la Mission à Paris. Au journal catholique Ry Tanora Mpino : gazetin'ny miaramila katolika malagasy eto an-dafy (« Toi, jeunesse croyante, journal des soldats catholiques malgaches à l’étranger ») répond l’organe de presse protestant mensuel puis bimestriel Sakaizan’ny Miaramila : gazetin'ny miaramila protestanta malagasy eto an-dafy (« L’Ami du soldat, journal des soldats protestants malgaches à l’étranger », 34 numéros). A Madagascar même, on peut souligner le rôle du Pasteur Ravelojaona, élu membre du conseil supérieur des Colonies en 1939 et considéré comme porte parole des Malgaches.

C’est donc une initiative très heureuse qu’a eue l’Union des Anciens Combattants Veuves et Descendants (filiation directe) de rechercher les lettres de « poilus » malgaches entre 1914-1915 et 1945-1946. Certaines lettres se trouvent dans la revue hebdomadaire bilingue de l'administration coloniale, le Vaovao Frantsay Malagasy (Nouvelles Franco-Malgaches) mais elles datent surtout de 1917. Beaucoup de lettres de poilus se trouvent aux Archives des Jésuites à Tsaramasoandro et ont paru dans la revue Ny Feon'ny Marina (La Voix de la Vérité), revue hebdomadaire catholique bimensuelle en langue malgache créée en 1911 et publiée par l’Imprimerie catholique de Tananarive.

Le projet MEMORIAL a donc consisté à dépouiller cette revue, à rechercher tous les articles en lien avec les soldats malgaches et à proposer une version bilingue avec sur une première colonne la traduction et sur la deuxième colonne, le texte original scanné. Deux tomes ont ainsi été imprimés au format B5. La traduction, dans un français impeccable, a été prise en charge par Randriatsarafara Haniboahangy Raoëlianjoanina (alias Onzième), fille d'un ancien combattant, fusilier marin pendant la Deuxième Guerre mondiale, historienne et spécialiste de l'Information – Documentation – Communication qui a travaillé au CITE d'Ambatonakanga pendant plus de 25 ans. Membre–fondatrice de l’UACVD, elle est Secrétaire Générale de l’UACVD-FACS et Responsable de la Commission Projets – Etudes et Recherches documentaires. Les recherches ont été menées simultanément à la Bibliothèque de l’Université Catholique de Madagascar à Ambatoroka et à la Bibliothèque et aux Archives de la Compagnie de Jésus au Scolasticat Saint-Paul de Tsaramasoandro Ambanidia.

Le premier intérêt du travail est la mise en évidence de l’importance de la pratique religieuse dans le quotidien de nombreux Malgaches envoyés sur les fronts européens et nord-africains et le rôle joué par les missions chrétiennes dans l’encadrement des Malgaches. Les archives qui permettent de se rendre compte du dynamisme de l’aumônerie militaire malgache, comme les Archives de la Société de Jésus de Toulouse pour la Première Guerre mondiale, ne sont pas publiées. Pour ce premier conflit à dimension planétaire, on trouve quelques articles dans la presse et les revues comme celui intitulé « Les Malgaches prient catholique » (La Croix, 30 novembre 1916) et surtout les témoignages parus dans Les Missions catholiques en 1918 et dans La Mission de Madagascar en 1919, écrits par le Père Pierre de La Devèze, ancien missionnaire à Tananarive, devenu aumônier-brancardier dans l’infanterie dans la région de Soissons (voir annexes ci-dessous). Le prêtre s’interroge sur « les raisons de ce mouvement religieux » et souligne le dynamisme particulier de plusieurs communautés : à Toulouse particulièrement mais aussi « à Villeneuve-sur-Lot, à Marseille, à Bordeaux, à Lyon, à Arcachon, à Biscarosse, à Agen, à Auch, à Marmande, à la Tremblade, à St-Georges-d'Orques, à Méry-sur-Seine, à Saint-Cyr... ». Il rend hommage au « zèle des curés, des vicaires, des aumôniers, la charité des catholiques français qui, avec un dévouement admirable, s'occupèrent de nos Malgaches. De Lyon à la Tremblade et Biscarosse, de Saint-Raphaël à Dieppe, pour ne citer que les points extrêmes, on les a entourés, soignés, gâtés ». Dès leur arrivée, déplorant le manque d'aumôniers parlant leur langue, les soldats malgaches écrivirent à ce sujet au R.P. Jean-Baptiste Dhélias qu'ils savaient être le représentant de la Mission en France. Beaucoup de lettres publiées dans La Voix de la Vérité sont adressées à Mgr Henri de Lespinasse de Saune (1850-1929), évêque catholique français né à Toulouse, jésuite, vicaire apostolique de Tananarive de 1911 à 1927. Celui-ci avait été précédé dans ses fonctions par Mgr Jean-Baptiste Cazet, mort le 6 mars 1918 à Tananarive. En 1913, avaient été créés dans la région que Mgr de Saune administrait jusque là deux nouveaux vicariats apostoliques : celui de Fianarantsoa avec à sa tête Mgr Givelet et celui de Betafo, qui en 1918 s'établit à Antsirabe, avec Mgr Dantin. Ils s’ajoutaient au vicariat de Fort-Dauphin, avec Mgr Crouzet. Ces hommes reçoivent donc de nombreuses lettres, adressées soit par les soldats soit par les prêtres infirmiers ou brancardiers présents dans les bataillons de tirailleurs : R.P Besnard (1er BTM), R.P. Antoine Baduel (en poste au Collège Saint-Michel à Tananarive, qui a suivi le 3e ou 4e BTM), R.P. Cotte (ancien missionnaire d’Antalaha, basé à Avallon), R.P. Henri Dubois de l’Ecole normale des Catéchistes de Fianarantsoa. Le R.P. Joseph Castan, missionnaire à Tuléar depuis 1897, est mobilisé à Montpellier, où il s’occupe des soldats malgaches ; il revient par la suite sur la Grande Île et prend la charge de Farafangana en 1921 jusqu’à sa mort le 24 avril 1930. Il convient ici de faire une place à part au Père jésuite César Charbonnet, ancien missionnaire du Betsiléo, devenu missionnaire enseignant au Collège St Michel Amparibe. Il fut consacré prêtre à Hastings (Angleterre) au début de l’année 1917 et s’occupa des hommes du 7ème BTM à Montières-les-Amiens et Paris. Il se consacra aussi aux soldats malgaches dans la région de Lille, à Troyes et aux environs, à Gien, à Moulins, etc. Caporal infirmier-aumônier au 12e BTM, il devint aumônier en titre du 1er régiment de Chasseurs, secondé à Spire par le R.P. Daniel Ramananjara. En octobre 1921, le commissaire général des troupes noires demanda au ministère de la Guerre la nomination d'un aumônier catholique et d'un protestant pour les troupes malgaches en France. Le Père Charbonnet fut nommé pour assurer le service de l’Aumônerie auprès des différentes unités malgaches de l’armée française du Rhin. Il continua à suivre les troupes malgaches en Bretagne puis au Maroc, avant se s’embarquer le 4 février 1926 pour Madagascar ; l’aumônerie des troupes malgaches en France étant alors assurée par le Père jésuite J. Tourret, nommé en 1930 missionnaire du vicariat de Fianarantsoa. A l’arrière des combats, en France, de nombreux prêtres s’occupent aussi des communautés malgaches. C’est particulièrement le cas du Père Louis Marie Ricard (1868-1929), curé de la paroisse ouvrière de Saint-Pierre à Toulouse depuis novembre 1916, professeur de dogme au Grand Séminaire et aumônier à l’Hôpital 13. A l’aise dans sa « paroisse noire », le pasteur Ricard apprit même le malgache et créa des catéchismes et un recueil de prières, de louanges et de cantiques qui devint le manuel des soldats malgaches. En octobre 1916, octobre 1917 et octobre 1918, il conduisit plusieurs dizaines de ses paroissiens malgaches en pèlerinage à Lourdes. A l’annonce de sa nomination à l’évêché de Nice en 1923, les contingents catholiques des troupes malgaches se cotisèrent pour lui offrir un cordon de chapeau épiscopal vert et or. Accompagnés par leur Père, les Malgaches se rendent en pèlerinage, comme par exemple à Pézilla-la-Rivière auprès du « miraculeux Ciboire à Hosties ». Des lettres sont aussi adressées au supérieur des missionnaires d'Imerina, le R.P. Emile Coudannes, aux Sœurs de St Joseph de Cluny à Faravohitra (Mère Marguerite), et à différents curés de la Grande île. C’est le cas du Père jésuite Joseph de Villèle (1851-1939), qui créa en 1898 à Antananarivo la paroisse et l’église Saint-Jean-Baptiste de Faravohitra, et qui en fut le curé jusqu'en 1931. C’est le cas du R.P. jésuite Venance Manifatra (1862-1926) vicaire à la cathédrale d'Andohalo à Tananarive, du R.P. jésuite Jean-Baptiste Bareyt, curé de l’Immaculée-Conception à Tananarive et ancien missionnaire à Fianarantsoa et Tamatave, du R.P. Léopold Castets de la paroisse de Saint-Vincent-de-Paul d'Ambatonilita, à Isotry (Tananarive), du R.P. Genieys, en charge du district d’Ambatolampy (novembre 1912 – octobre 1922), du R.P. Joseph Delbor, en charge du district d’Ambohimalaza (1905-1920), du R.P. jésuite Paul Camboué (1849-1929), missionnaire du district de N. D. de Lourdes d'Ambohibeloma (avec pour adjoint Joseph Krol), du R.P. Irigaray du Vicariat apostolique de Diégo-Suarez. Un certain nombre de combattants malgaches sont devenus membres de l’association nommée en malgache T.K.F.J. (Tohankajan'ny Fo Masin'i Jeso), les Gardes d’honneur du Sacré-Cœur de Jésus. Lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale, les catholiques malgaches sont regroupés derrière Mgr Etienne Fourcadier, vicaire apostolique de Tananarive (1928-1947), Mgr Antoine Sevat (Fort-Dauphin), Mgr Jean Wolf (Majunga), Mgr Auguste Fortineau (Diégo-Suarez), Mgr Le Breton (Tamatave), Mgr Xavier Thoyer (Fianarantsoa), Mgr Rostaing (Antsirabe), Mgr Joseph Futy (Morondava) et Mgr Messmer (Comores – Nosy Be –Ambanja). En octobre 1939, le pape Pie XII souhaita souligner la catholicité de l'Église en conférant la plénitude du sacerdoce à douze missionnaires autochtones : à Madagascar, Mgr Ignace Ramarosandratana devint le premier évêque malgache, en charge du nouveau Vicariat Apostolique de Miarinarivo (1939-1957). La revue montre son déplacement en France à l’occasion de la réception en son honneur à la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre en novembre 1939, en présence de nombreux militaires malgaches.

Le second intérêt du travail est la vision que ces articles nous offrent de la participation des troupes coloniales aux conflits mondiaux et de l’état d’esprit des Malgaches hors de leur pays. Bien sûr, la représentation qui ressort de ces lettres est filtrée à de nombreux niveaux : ce que le soldat ou le travailleur souhaite dire ou ne pas dire, la traduction éventuellement partielle ou partiale du prêtre, la censure postale, etc. Mais au-delà de ces réserves d’usage, nombre de témoignages nous éclairent sur des aspects méconnus. Pour la Première Guerre mondiale, on suit par exemple le débarquement du 1er BTM à Bizerte (Tunisie) et le chemin en train puis à pied et l’arrivée à Gabès, le 21 novembre 1917. On découvre le comportement des soldats du 3e et 4e BTM à leur arrivée dans les camps de St Raphaël et de Caudrelier (Var) en avril-mai 1916. La revue nous permet de suivre certains de ces hommes du 3e BTM, qui, à peine arrivés, partent vers l’Oise et la Somme (Montières), pendant que des hommes du 1er et du 4e BTM sont envoyés à Mitylène, en Grèce et se retrouvent aux frontières de l’Albanie. On découvre les noms et les villes d’origine d’une vingtaine de catholiques de la 1ère Cie du 7e BTM, positionnée dans la région parisienne. La lecture de ces lettres révèle aussi les surprises éprouvées par les Malgaches : « nous sommes étonnés de voir des chiens qui gardent les troupeaux de moutons ; (pour) la récolte du riz, un travail effectué par cent jeunes gens n’est assumé que par deux personnes et trois chevaux, avec une charrue ». Pendant de longs mois, beaucoup de ces hommes, engagés comme soldats, vont être cantonnés dans des travaux agricoles ou forestiers et dans des tâches ouvrières ou d’intendance. Nous avons l’exemple des Malgaches de la 17ème section des commis et ouvriers d’administration (COA), partis de Marseille le 1er décembre 1916 dans un train spécial à destination de Toulouse. Ce sont ces hommes, employés à l'arsenal ou à la poudrerie, qui ont formé le noyau de la communauté catholique malgache regroupée autour du Père Ricard. Autre arsenal mentionné dans la revue, l’Atelier de Construction de Tarbes (ATS) emploie nombre d’ouvriers au sein du Groupement des Travailleurs Malgaches (13ème régiment d'Artillerie). C’est d’ailleurs à la Caserne Reffye que l’écrivain Jean Paulhan a servi d’interprète au groupement malgache entre le 7 octobre 1917 et le 11 novembre 1918. Paulhan était auparavant auprès d’autres tirailleurs malgaches au camp de Sainte-Mesme, près de Dourdan, où il était chargé de leur enseigner la conduite automobile. Nous découvrons justement dans le corpus étudié 46 Malgaches du dépôt du Service Automobile de Paris affectés à la Compagnie générale des Omnibus (CGO). La revue se fait largement l’écho des exploits du 12ème BTM, par la voix du chef de bataillon Groine, du caporal Paul Randriamisa et du R.P. Charbonnet. Après l’armistice, « le nombre de tirailleurs malgaches à Mannheim (Allemagne) est de 3 000 ; les « boches » sont vexés et énervés en voyant leur région entre les mains des tirailleurs malgaches et des combattants noirs ». Et, plus loin, « ces Allemands ont fait la remarque suivante : "ces Madagascar sont de vrais chrétiens" (ils ne disent pas Malgaches mais Madagascar) ». « Les Allemands ne se moqueront plus de nous en nous insultant : "les grands Jaunes" ». L’année 1919 marque les premiers retours de soldats et le début des initiatives commémoratives. La revue se fait ainsi l’écho de la « quête organisée » par les tirailleurs « pour l’achat d’une plaque de marbre, qui sera clouée sur la porte de l’église Saint-Pierre, afin qu’ils puissent y graver les noms de leurs camarades morts à Toulouse ». A Toulon, les soldats « avaient envisagé d’ériger une stèle, en mémoire de leurs camarades morts en France, mais après réflexion, ils ont opté pour une Messe pour le repos de leurs âmes, qui passent le Purgatoire. Ils ont entendu aussi qu’à Madagascar la grippe sévit, ainsi ils ont fait une quête pour demander le repos des âmes de leurs défunts parents ». De nombreux Malgaches restent cantonnés « en Allemagne, en Hongrie, en Serbie, en Bulgarie, en Grèce, à Constantinople. » On les trouve par exemple à Temesvár (actuelle Timișoara en Roumanie), dans l’Armée du Rhin à Bitche (Moselle), à Rheinzabern au sud de Mayence, à Spire (Speyer), à Ludwigshafen, à Germersheim, à Carlsruhe. Le parcours de certains contributeurs réguliers de la revue montre le périple de ces hommes : on suit le brigadier François-Xavier Ramarohova, dans l’Artillerie lourde, à Rousbrugge (Belgique) en octobre 1917 (peut-être le 107ème ou le 414ème régiment) puis avec l’Armée du Levant à Damas (Syrie) en décembre 1920 au sein du 11ème Régiment d'Artillerie Mixte Malgache, formé au camp de Coëtquidan en 1919 et dont le 2e groupe (65 montagne) avait débarqué à Beyrouth le 17 juillet 1920 puis participé à la guerre de Syrie (28 octobre 1920 au 8 octobre 1922). Au milieu des années 1920, des soldats malgaches sont stationnés à Strasbourg et à Bitche (Moselle), à Reims (41ème Bataillon de chasseurs mitrailleurs indigènes coloniaux), à Brest (2ème RIC) et à Rennes, dans les camps de Fréjus et de Puget-sur-Argens (Var), à Nîmes, etc. La guerre continue au Levant (voir le drame du 42ème bataillon malgache de Compiègne, engagé dans les combats de la colonne Michaud) et au Maroc (guerre du Rif, 1921-1926). Concernant le second conflit mondial, peu d’articles de la revue nous éclairent. Une intéressante rencontre a lieu entre le Maréchal Pétain et des soldats malgaches en 1942 : le chef de l’Etat français semble avoir une opinion assez peu élevée de ces hommes, dont il ne sait s’ils comprennent le français, s’ils sont informés du débarquement anglais dans leur île (l’opération Ironclad), s’ils savent qui il est et s’ils connaissent son grade. En bon père, le Maréchal « a été content d’entendre qu’ils peuvent manger du riz, une fois par semaine, au moins ». Un autre article porte sur la situation de l’île après les capitulations allemande et japonaise (la revue a dû cesser de paraître entre janvier 1945 et avril 1946). On y apprend que la guerre a effacé les différences entre riches et pauvres : « autrefois, chez nous, les tissus de coton écru étaient méprisés car considérés comme vêtements de pauvres ; actuellement, ils sont très appréciés et recherchés comme la soie d’importation. Avant le hena ritra (viande cuite jusqu’à évaporation du liquide) était le plat quotidien des riches, et un mets d’honneur pour les nécessiteux. Aujourd’hui, même les sauterelles sautées ornent la table des familles aisées ».

On le voit, les deux volumes du projet MEMORIAL offrent une approche enfin anthropocentrée de la participation de Madagascar aux deux conflits mondiaux. A travers des noms et des origines géographiques malgaches, on entrevoit les pièces d’un vaste puzzle s’étirant de la Bretagne à l’Allemagne et à la Roumanie, du Maroc à la Syrie, celui des « Ireo Tirailleurs malagasy any an-dafy », des hommes de la Grande Île, poussés bien loin de leur terre ancestrale. Dans la période qui suit, il serait intéressant d’étudier, outre la revue mensuelle puis bimestrielle La Grande Île Militaire (éditée par le commandement supérieur des forces armées de Madagascar et dépendances entre 1953 et 1958 et dont certains articles sont rédigés en malgache), la Gazetin’ny miaramila si ny gardes tera-tany, publiée par l’aumônerie militaire catholique à Tananarive entre 1951 et 1952 (1 300 exemplaires).

 

Arnaud Léonard

 

Liste des lettres et articles

- Lettre de J-B. Rabetokotany à propos de son amour pour la Patrie française, 1915-1916, p. 94.

- Lettre reçue par Mgr de Saune du R.P. Besnard, envoyée de Gabès le 3 février 1916, 1915-1916, pp.307-308.

- Lettre du tirailleur Pierre Rabetrano au prêtre de son village, près de Diégo Suarez, envoyée de Gabès le 27 février 1916, 1915-1916, pp.364-365.

- Lettre du R.P. Baduel envoyée de St Raphaël le 18 mai 1916, 1915-1916, p. 412.

- Lettres du R.P. Charbonnet sur les soldats de Mitylène et du R.P. de Lavareille sur les troupes malgaches de l’Oise, 1915-1916, pp.429-430 et 472-473.

- Lettre reçue par le R.P. Joseph de Villèle, envoyée de la région d’Amiens le 1er août 1916, 1915-1916, pp.486-487.

- Lettres reçues en août 1916 par Mgr de Saune du sergent Jean-Marie Ratoto, par le R.P. Coudannes du tirailleur Stanislas Razafizaka, par les Sœurs de Cluny à Faravohitra, 1915-1916, p.610.

- Lettres reçues en septembre-octobre 1916 par le R.P. Joseph de Villèle de Joseph Rajaonasy de la 4e Cie Malgache, et par le R.P. Coudannes de son frère, militaire des Armées d’Orient, 1915-1916, pp.623-624.

- Lettres reçues par le R.P. Genieys d’un tirailleur à Lorient et de Pierre Rajaonarivelo à Toulon, par Mgr Givelet de Germain Ralaivao à Romilly-sur-Seine (Aube) et d’un tirailleur du Betsiléo, 1917, pp.57-58.

- Lettre reçue par Mgr de Saune de Jean-de-Dieu Edouard Rakoto et de Pierre Rabenimamo, tous deux secrétaires à la 17ème section des C.O.A. à Toulouse, et du Père Ricard, curé de Saint-Pierre, 1917, pp.72-74.

- Lettres du R.P. Charbonnet de Montières-les-Amiens et de Paris, lettre reçue par Mgr de Saune d’un aumônier de l’Armée d’Orient, 1917, pp.168-169.

- Lettres reçues par Mgr de Saune de Jean-Baptiste Randrianarivelo à Perpignan, de Pierre Rabenimamo à Toulouse et du caporal Razafindrabe à Fréjus, par le R.P. Camboué de Marcel Ranaivodona à Paris, lettre de Louis-David Rabe, caporal de l’Armée d’Orient, 1917, pp.215-216.

- Lettre du chef de bataillon Groine, aux Armées, le 10 mai 1917, 1917, p. 264.

- Lettre reçue par Mgr de Saune du tirailleur Bernard Rajosaria à Marseille, lettre de Régis Razanabahoaka, infirmier à l’hôpital 55 de Fréjus, lettre du brigadier Michel Razafinjoelina des Convois automobiles à Paris, lettre de Paul Randriamisa aux prêtres de Tamatave, 1917, pp.280-281.

- Lettres reçues par Mgr Givelet de Paul Randriamisa, caporal au 12ème BTM, par le R.P. Bareyt du sergent Joseph Randriatsitodika, par le R.P. Camboué de Pierre-Paul Rarisona, par le R.P. Venance de Pierre Ramaharavo et Samuel Victor Andrianaivo à Salonique, 1917, pp.311-312.

- Lettres de Jean-Baptiste Ramamonjy des Convois automobiles à Paris et de Joseph Rajaonasy de Montières-les-Amiens, lettre de Denis Rasoamparany de Saint-Raphaël, lettre de Jean-Baptiste Randrianarivelo de Saint-Mandé (Paris), 1917, pp.342-343.

- Lettres reçues par le R.P. Joseph de Villèle de Joseph Rakoto (3ème BTM, 1ère Cie) et Jean-Baptiste Rasamoelina à Bordeaux, par le R.P. Delbor de Michel Ramarojaona à Toulouse, par Mgr Givelet de Emmanuel Rainizanaka sur le front d’Orient, 1918, pp.7-8.

- Lettres de Michel Ramarojaona à Toulouse et de Paul Rainiasy de la 19e Cie Malgache, 1918, pp.40-41.

- Envoi d’argent par des hommes du 3ème BTM (1ère Cie, Bordeaux) et du 1er BTM (2ème Cie, Armée d’Orient) après l’incendie de l’église d’Imerinkoarivo (Miarinarivo), 1918, p.93.

- Lettre du R.P. Charbonnet sur les soldats du 7ème BTM à Paris, Sèvres et Auteuil, 1918, pp.157-158.

- Lettre du R.P. Valentin sur le tirailleur Ratiaray dit Joseph Razanamahery de la SCOA de Lyon, lettres de condoléances reçues par Mgr de Saune après la mort de Mgr Cazet, 1918, pp.263-264.

- Lettres de l’adjudant-chef Jean-Baptiste Lelaza de l’Armée d’Orient et de Jean-Baptiste Rasamoelina à Bordeaux, lettre reçue par le R.P. Castets du R.P. Migne à Saint-Raphaël, lettre du brigadier François-Xavier Ramarohova à Rousbrugge (Belgique), 1918, pp.277-279.

- Lettre du R.P. Charbonnet sur les soldats du 12ème BCM, 1919, pp.27-28.

- Citations intégrales et bilingues du 12ème BCM, 1919, pp.57-59. - Lettre de Hubert Garbit aux tirailleurs malgaches, 1919, p. 125.

- Lettres du tirailleur Paul Rakotomanga à Toulouse et du R.P. Charbonnet à Mannheim (Allemagne), 1919, pp.140-141.

- Lettres reçues par Mgr de Saune et Mgr Givelet de France, de Constantinople, de Hongrie et d’Allemagne, 1919, p. 254.

- Lettre reçue par Mgr de Saune de Toulon, 1919, pp. 300-301.

- Lettre du R.P. Cotte à propos de l’adjudant Jérôme Rakotomanga (1891-14 septembre 1919), du 109ème régiment d’artillerie lourde, 1919, pp. 363-364.

- Lettre du R.P. Dubois en voyage à Spire, Ludwigshafen et Mannheim, 1920, p. 299.

- Lettre du brigadier François-Xavier Ramarohova du 11ème RAMM de Damas (Syrie), 1921, p. 75.

- Lettre du R.P. Daniel Ramananjara sur les tirailleurs en Allemagne, 1921, pp. 108-109.

- Lettre de Jean de Dieu Ranaivo du 11ème RAMM de Damas (Syrie), 1921, p. 187.

- Lettre de François Razafimanjary de l’Armée du Levant, à Damas (Syrie), 1921, p. 251.

- Visite de Mgr Givelet et de Mgr de Saune aux militaires malgaches de l’Armée du Rhin, lettre du brigadier F.-X. Ramarohova de Damas, 1921, pp.347-348.

- Lettre du Maréchal des Logis Ernest Raininariana, du 11ème RAMM au Levant, 1922, p. 221.

- Lettre de l’adjudant Jean-Marie Ralohotsy sur le pèlerinage à la Chapelle Sainte Roseline (Les Arcs sur Argens) près de Fréjus, 1922, pp.363-364.

- Lettre reçue par Mgr de Saune de Mère Marguerite, ancienne Supérieure de Faravohitra, à Strasbourg, 1923, p. 61.

- Noël et Nouvel An à Strasbourg pour 200 poilus malgaches, 1923, pp.78-79.

- Lettre de Raphaël Ralaizaza sur le pèlerinage à la Chapelle Sainte Roseline (Les Arcs sur Argens) près de Fréjus, visite par des soldats de Marseille de la Basilique N-D de la Garde, 1923, p. 318.

- Lettre du soldat Albert de la 1ère Cie du 2ème RIC à Brest (Finistère), 1924, p. 45.

- Lettre des sergents Joseph Ramanana et André Rasambo à Bitche (Moselle), 1924, p. 61.

- Célébrations catholiques à Rennes, 1924, p. 187.

- Lettre du brigadier Ranaivoson à Nîmes, 1924, p. 254.

- Confirmation de militaires malgaches du 41ème bataillon à Reims, 1924, pp.315-316.

- Lettre du R.P. Charbonnet sur les soldats du Maroc, 1925, pp.344-345.

- Baptêmes au sein de la Section des Commis et Ouvriers d'Administration à Beyrouth (Liban), 1933, pp.143-144.

- Pèlerinage à Jérusalem des militaires malgaches de Beyrouth, 1933, pp.363-365.

- Réception de Mgr Ignace Ramarosandratana par les militaires malgaches en France en octobre-novembre 1939, pèlerinage à Lourdes des militaires malgaches, lettre de Randria Marcel Arson à l’occasion de la fête de Noël à Damas, lettre de Ravelojaona à propos des œuvres sociales à destination des soldats et de leur famille, 1940, pp.30-33.

- Une entrevue du Maréchal Pétain avec les militaires malgaches, 1942, p. 84.

- La guerre et ses conséquences, 1946, pp.13-15.

 

ANNEXE 1

Père Pierre de La Devèze, « Les tirailleurs malgaches en France », Les Missions catholiques, vol. 50, 1918, pp.271-273.

Au printemps dernier, dans S... regorgeant de troupes, un homme de mon régiment arrive un matin tout esseulé : - Monsieur l'aumônier, il y a là un Nègre qui vous demande en français ! - Un Nègre ? - Oui !... il dit qu'il vous a connu à Madagascar. - Mais alors ce n'est pas un Nègre ; c'est un Malgache. - Ah j'sais pas ; il est rudement fumé en tout cas ! Et je vois soudain devant moi un de mes élèves de Tananarive, Paul S... Ah ! quelle étreinte devant les soldats stupéfaits : « Mince ! l'aumônier qui embrasse un nègre ! » Petit, souple, l'œil pétillant d'intelligence, Paul est de caste noble. Très instruit, il a passé brillamment l'examen d’instituteur libre, puis il s'est engagé dans un bataillon de tirailleurs combattants. Il porte crânement la chéchia rouge et la vareuse kaki. Je le présente à quelques officiers, qui, par curiosité, l'invitent à partager notre popote, et je jouis de l'étonnement de mes amis à entendre cet enfant exprimer en un français fort pur, élégant même, et sans respect humain ni pose, son amour pour la France et son respect pour la religion. Si les chers missionnaires de là-bas pouvaient entendre les félicitations chaleureuses et spontanées que provoque cette preuve vivante de l'excellence de leur éducation ! Cette rapide entrevue, à la veille d'une rude offensive, les a faits connaître et admirer plus que de longs récits. Puis, sous la pluie fine, nous errons dans S... parmi les soldats de toute arme et de toute allure, et Paul me parle des Malgaches en France. Ils sont venus très nombreux – plus de 60.000, dit-on – et partout, sont très appréciés. Travailleurs, qu'ils soient cantonniers, ouvriers d'usines ou combattants, ils ont conquis l'estime de leurs chefs. Les catholiques sont en grand nombre et gardent dans leur cœur un vif amour de notre patrie qu'ils sont venus aider volontairement. Mais ce voyage a provoqué bien des étonnements chez les indigènes du centre de la grande île africaine. (...) Ils ont, en cours de route, évoqué leurs souvenirs religieux qui se confondent parfois étrangement avec leurs notions géographiques. Ils ont fait escale à l'Eden (Aden) où Dieu plaça Adam et Eve. Ils ont vu le Sinaï « où naquit Jésus-Christ » et, à Fréjus, la croix (un calvaire) « où mourut Notre-Seigneur » ainsi qu'une église « qu'il a bâtie ». (...) La fidélité des tirailleurs catholiques à la religion est profondément touchante. Dans chaque lettre ils demandent des prières, recommandent aux leurs de rester fidèlement attachés à leur foi : « Soyez assidus à fréquenter l'église le dimanche ; aussi bien, quel travail feriez-vous en un jour ? » « Chers parents, faites-vous catholiques et priez pour moi. Assurément, vous n'en savez pas plus long que les Pères : s'ils cherchaient de l'argent, ils n'auraient pas quitté la France ; en fait de bien-être et d'agrément, on n'en trouve pas à Madagascar la millième partie de ce qu'il y a ici. » « J'ai appris que mon père ne pratique pas ses devoirs religieux. Cela m'a fait tant de peine que j'en ai pleuré toute une semaine. » « Prenez soin de mon enfant ! veillez à ce qu'il se conduise bien et reçoive souvent les sacrements. Menez-Ie à l'église le dimanche et priez ensemble pour moi. » Eux-mêmes prennent la religion plus au sérieux : « Quand j'étais à Madagascar, avoue l'un d'eux, j'étais négligent à prier; maintenant je comprends la valeur du catholicisme. » « Depuis que je suis baptisé, dit un autre, je suis sage, je me garde de tout mal. » De fait, depuis qu'ils sont en France, les Malgaches, néophytes ou catéchumènes, ont nettement montré la volonté de rester fidèles à la religion. Ils ont écrit régulièrement au missionnaire de leur district, comme à leur famille. Dès leur arrivée dans une ville ou un cantonnement, ils s'enquièrent de l'église, rendent visite au prêtre, et déclinent fièrement leur titre de catholique en présentant leur billet d'admissibilité aux sacrements. Bientôt, un peu partout, les curés, les directeurs d'œuvres, ont été touchés de cette piété simple et franche, des demandes d'instruction religieuse et de baptême toujours plus nombreuses. Les lettres affluent à la procure de la mission pour solliciter des indications, demander des livres. Ainsi, peu à peu, sous la direction d'âmes zélées, des centres catholiques malgaches se sont formés. A Toulouse spécialement, les ouvriers hovas employés à l'arsenal ou à la poudrerie ont trouvé dans M. l'abbé Ricard, curé de Saint-Pierre, un véritable père. Son église est leur fiangonana, et sa maison leur foyer. Ils constituent une véritable paroisse malgache. Ce zélé pasteur a même appris leur langue et les catéchise tous les soirs ; vers lui ils vont en toute confiance comme au Mompera de la mission. Il les console, il les encourage ; il est leur conseil pour les achats, il expédie leurs lettres, leurs mandats et conserve leurs économies dans une sorte de Caisse d'épargne. Au mois d'octobre 1916, il en a conduit 65 en pèlerinage à Lourdes. Mais nous serions injustes d'oublier tant d'antres dévouements. A Paris, où S. Em. le cardinal Amette a voulu confirmer de sa main quinze tirailleurs ; à Villeneuve-sur-Lot, à Marseille, à Bordeaux, à Lyon, à Arcachon, à Biscarosse, à Agen, à Auch, à Marmande, à la Tremblade, à St-Georges-d'Orques, à Méry-sur-Seine, à Saint-Cyr..., les paroisses françaises ont vu avec grande édification les Malgaches prier et chanter dans leur langue, s'approcher des sacrements, mener, en un mot, une vie chrétienne active et féconde. Sur le front et à l'arrière du front, nos aumôniers et prêtres infirmiers, dans leurs formations diverses, ont montré la même ardeur pour le bien de nos « intéressants » Malgaches. Les baptêmes ne se comptent plus, et même, du coin de la Belgique non envahi, on m'en signale vingt-neuf. Des milliers auront trouvé la foi catholique dans cette guerre. Malgré ce déploiement universel de zèle, le quart de nos Malgaches n'aura pas été atteint. Ce que les tirailleurs déplorent surtout, et en termes touchants, c'est de ne pas avoir d'aumônier connaissant leur langue. L'auteur de ces lignes a fait l'impossible pour être nommé à ce poste ; mais toutes les démarches faites dans ce but sont, hélas ! restées sans résultat. Les raisons de ce mouvement religieux sont multiples et de valeur diverse. Il faut l'attribuer, sans doute, en grande partie, à la vue des splendides basiliques, depuis Notre-Dame de la Garde et de Fourvière et des cathédrales d'Amiens, de Paris, jusqu'aux églises plus modestes, mais toujours dignes et belles, des moindres villages. Il faut l'attribuer aussi au zèle des prêtres, au dévouement affectueux des Sœurs et des infirmières dans les hôpitaux, au zèle des missionnaires, au bon exemple des catholiques de France : « Le dimanche, écrit un brave tirailleur, quand je vois comment les Européens prient à la messe, je pense qu'aucun Malgache ne sera sauvé. » Mais c'est surtout la grâce de Dieu qui agit de manière efficace sur ce terrain si bien préparé à recevoir la bonne semence. Quand on est témoin de leur ferveur à prier sans bouger ni regarder personne pendant des heures entières, quand on suit leurs efforts pour échapper à la contagion des tristes scandales qui les entourent, on est obligé d'avouer que la Providence veille sur eux d'une manière spéciale. Combien touchante cette lettre de l'un d'entre eux : « Très Révérend Père, j'ai l'honneur de vous adresser cette lettre pour vous informer de ma présence à... Je suis un enfant de la mission, élevé par le Révérend Père X. C'est cet homme de Dieu qui m'a appris, avec la connaissance de la vraie religion, l'amour de la France. C'est lui qui a été le guide fidèle de mon jeune âge. En un mot, il a été mon Mentor et j'ai été son Télémaque. Maintenant je suis loin de lui et j'erre seul sur l'Océan sans fin de ce monde, dépourvu du meilleur des pilotes. J'ai besoin d'un bon conseiller, plus encore d'un Père qui pourrait s'occuper de mon âme, car je vous dis franchement, mon Révérend Père, que, depuis que j'ai quitté ce doux nid, je m'aperçois que je dépéris. Le dimanche, je vais à la messe, mais ce n'est plus avec la même dévotion qu'à T... Pour la communion, je ne la fais plus. Père, sauvez-moi, il est temps encore ! faut-il que je me perde ! Je ne dis pas que je suis un damné, mais j'ose vous dire, en fils demandant un remède à son Père, que je me damne. » Je voudrais pouvoir parler des combats auxquels ont pris part les Malgaches et saluer avec émotion tous ceux qui sont tombés vaillamment en luttant pour la France. Ils ont accompli héroïquement leur devoir : « En prenant l'uniforme militaire, disait l'un d'eux, ne me suis-je pas engagé à faire toujours la volonté de la France ! Quelle qu'elle soit, elle m'est douce ! » C'est en causant avec Paul, dans les rues de S... et en lisant des lettres de mes chers Malgaches que j'ai appris ces choses. Elles ne m'ont pas étonné : l'âme malgache a des réserves de générosité insoupçonnées. Paul, du reste, m'écrivait peu avant notre entrevue : « Nous savons combien est grave la décision que nous venons de prendre (l'engagement dans un bataillon combattant). Mais, que voulez-vous ! Vous nous avez appris à Tananarive à aimer la France. A l'âge que nous avons, on est plein d'ardeur et plein d'entrain ; on servira la France jusqu'au bout ! » Et il terminait par cette phrase, que je transcris en toute simplicité, sans aucun sentiment de vanité personnelle, car elle dépasse ma pauvre personne : « Si vous pouviez être notre aumônier, vous qui nous connaissez aussi bien que nos père et mère, comme nous nous battrions bien ! » Un petit souvenir dans vos prières pour les tirailleurs malgaches qui défendent la France !

ANNEXE 2.

Père Pierre de La Devèze, « Les soldats malgaches en France », La Mission de Madagascar : vicariat de Tananarive, 1919, p. 150, 179-180 et 254-258.

J'entre par une porte qui ressemble assez à une fenêtre. A travers la fumée j'aperçois quelques figures, quelques malades couchés et puis suspendus à un gros clou une musette, un quart, un bidon, un manteau bleu horizon. Naturellement je regarde l'homme qui était debout à côté. Et sans que je l'interroge, il me dit qu'il a été soldat en France, qu'il était à Soissons au 12e bataillon. La grande impression qu'il a rapportée de notre pays, ce n'est pas celle de la grandeur ou de la beauté des villes, de la splendeur des cathédrales, de la fureur des batailles, mais bien celle du froid. « Il fait froid dans votre pays ». Comme vous voyez, l’idéal n’est pas très haut. J'ai donné l'extrême-onction à son garçon de 9 ans, qui est mort dans la nuit, et à sa femme. Je l'ai félicité et encouragé ; j'ai comparé sa case à une tranchée, ce qui l'a fait rire. Avant de se séparer de moi, il m'a donné trois œufs. Il n’est pas riche. (...) (En France), combien de fois, en l’absence de tout pasteur, n'a-t-on pas vu nos Malgaches se réunir spontanément pour prier et écouter les exhortations de l'un d'entre eux. Dans quel régiment de France aurait-on pu relever semblable initiative ? Aussi sommes-nous sûrs, comme l'écrivait un vicaire qui les avait vus à l'œuvre : « Que ces fervents et édifiants groupements, fondés ici et là sur le sol français par ces fils de la grande colonie française auront été pour les catholiques de France et pour nos paroissiens une prédication singulièrement féconde, et un exemple plus puissant que toute exhortation ». Mais cela ne peut nous faire oublier le zèle des curés, des vicaires, des aumôniers, la charité des catholiques français qui, avec un dévouement admirable, s'occupèrent de nos Malgaches. De Lyon à la Tremblade et Biscarosse, de Saint-Raphaël à Dieppe, pour ne citer que les points extrêmes, on les a entourés, soignés, gâtés. Ici, c'est une jeune fille qui leur consacre la majeure partie de son temps ; là, un Conseiller général et sa femme s'ingénient pour ne les laisser manquer de rien. Dans les hôpitaux, infirmières et bonnes sœurs sont aux petits soins pour eux. Partout des prêtres, déjà surchargés d'œuvres, assument le labeur supplémentaire de continuer leur instruction religieuse. La Mission de Madagascar tient à leur exprimer sa reconnaissance émue. Très sensibles à la bonté et à la délicatesse, les tirailleurs malgaches ont manifesté leur gratitude de façon naïve et touchante : « En France, ma sœur Marie, je suis toujours votre fidèle Jean-Baptiste qui n'oublie pas de demander la protection de Dieu pour ses serviteurs ». (...) On pourrait multiplier les citations de lettres, qui se terminent presque toutes par des promesses vraiment sérieuses de prières, par l'assurance qu'on restera bon chrétien et fidèle à ses devoirs. Que si, parfois, quelques demandes un peu indiscrètes se glissent... J'ai besoin d'un tricot..., ne pourriez-vous pas m'envoyer un peu d'argent... il faut n'avoir pas été soldat pour ne pas les comprendre, et combien plus sont-elles excusables chez ces enfants que le climat éprouvait si rudement, et qui se sentaient si isolés, loin de leur radieux soleil. Maintenant, la guerre est finie, et peu à peu, les Malgaches s'en vont. Quelques-uns restent encore dans les territoires occupés et seront rapatriés plus tard. En s'embarquant, ils regrettent la France, sans doute, mais quelle joie, pourtant, de revenir au pays des ancêtres, dont la nostalgie les a toujours poursuivis : « Je ne peux plus vous dire soit la joie, soit le plaisir que j'ai sur le bateau, écrit l'un d’eux. Nous sommes arrivés à Port-Saïd le 29 novembre 1919 et, dans vingt jours, nous sommes chez nous. » D'autres et nombreux, hélas, restent, qui ne reverront jamais leur île : si une tombe est toujours attristante, combien plus ces humbles tertres sans fleurs, sur lesquels personne ne s'agenouille, et qui portent seulement cette inscription anonyme : « Tirailleur malgache... Mort pour la France ! » Ceux qui les pleurent, là-bas, sans connaître le lieu de leur sépulture, ont déjà songé à commémorer leur souvenir, et d'une façon bien touchante. Voici, en effet, ce que nous écrit le R. P. Coudannes, supérieur des missionnaires d'Imerina : « Dernièrement, je me rendais dans le district d'Ambohibemasoandro, à la chrétienté d'Ambohibao, quand un petit monument, un peu à l'ouest du village, attira mes regards : une croix, qui se dessinait très nettement dans la lumière du soir, le surmontait. C'était assurément un tsangambato, une de ces pierres commémoratives comme on en rencontre souvent dans le pays : pierres plates de 2 ou 3 mètres de haut, sur 50 centimètres de large, plantées en terre et servant à rappeler le souvenir d’un parent mort loin de la terre natale et dont les ossements n'ont pu être rapportés au tombeau de famille. On, les élevait surtout à la mémoire des guerriers morts dans de lointaines expéditions. Mais une particularité me frappait dans le tsangambato d'Ambohibao : c'était cette croix qui le surmontait. Je n'en avais jamais encore vu portant ce signe du salut, et je me demandais quelle avait dû être l'occasion de cette heureuse innovation, lorsque, arrivé tout auprès, je pus lire l'inscription suivante : A LA MEMOIRE DE PIERRE RASAONA, TIRAILLEUR MALGACHE DE LA 24e COMPAGNIE DU 73e BATAILLON DE CHASSEURS ENGAGÉ VOLONTAIRE, DÉCEMBRE 1915 MORT POUR LA FRANCE LE 12 AOUT 1918. VIVE LA FRANCE ! C’étaient sa mère et ses frères, excellents chrétiens, que je vis peu après, qui avaient élevé le modeste monument. Je crois avoir lu qu'il est question de conserver à la mairie de chaque commune de France, gravés sur une plaque de marbre le nom de ceux qui sont morts pour la Patrie. N'est-il pas touchant de voir comment, dans un coin perdu de Madagascar, la même idée a germé dans le cœur d'une mère, et comment elle s'est appliquée à élever un monument qui n'est certes pas de marbre ou d'airain, mais qui garde le nom du fils qu’elle ne reverra plus, et qui est tombé là-bas au-delà des mers, pour la France ! »